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Reforme des retraites (7) : de la pénibilité

Il est un sujet que personne n’ose aborder en matière de retraite. Une grande réforme des retraites aurait été l’occasion d’ouvrir un débat, cela n’a pas été le cas par manque de courage, car très polémique. C’est dommage, car au lieu de rediscuter certains points, on a préféré les autoriser pour ouvrir grand la porte permettant de pérenniser les régimes spéciaux dans un régime qui se veut universel. Le même euro cotisé ne donnera pas toujours les mêmes droits.

Ce problème, c’est celui d’»avantages retraite », les bonifications accordées pour « pénibilité ». Deux problèmes à discuter : ou commence et ou s’arrête la notion de pénibilité, et doit-elle être rémunérée en salaire ou en retraite ? Alors puisque personne n’ose aborder le sujet, allons-y.

En ce qui concerne la notion de pénibilité, les agents de la RATP viennent de bien nous le faire savoir en justifiant par la pénibilité de leur travail, leurs 3 705 euros de retraite moyenne (taux plein) pendant 30 ans. C’est 2,5 fois celle des salariés, qui ne la toucheront que pendant 20 ans, soit un rapport de 1 à 4, et si on tient compte du montant cotisé, le rapport passe de 1 à 10. Quelle pénibilité justifie qu’un euro cotisé rapporte 10 fois plus qu’un autre ? Qu’est-ce qui est plus pénible : conduire un métro en ligne droite sans carrefours ni piétons, ou conduire un car sur la voie publique ? Qu’est-ce qui est plus pénible : contrôler des billets ou être aide-soignante ou infirmière et retourner des patients de 80 kg, avec le dos en porte-à-faux, et les nettoyer ? Pourquoi personne ne le dit chez les élus ?

A EDF, il y a les sédentaires (dans les bureaux), et les actifs (sur le terrain), avec des avantages retraite. J’ai un proche qui travaillait dans les bureaux au temps des premiers ordinateurs. Comme il n’en avait pas sur son bureau et qu’il devait se lever et se déplacer pour quand il voulait un accès, il a été classé « actif » et a eu ses bonifications, il est parti plus tôt avec le taux plein.

Pourquoi personne ne veut aborder le sujet dans ce pays où la pénibilité du travail d’une profession semble proportionnelle à sa capacité de blocage du pays. Est-ce le métier ou les futurs retraités qui sont le plus pénibles ? Une grande réforme aurait dû mettre le débat sur table, mais courage, fuyons.

Outre la définition de la pénibilité, est-ce le rôle de la retraite, qui a suffisamment d’autres problèmes à régler, que de la rémunérer ? Le travail doit être rémunéré à hauteur de sa pénibilité, ensuite on acquière des points, et plus on est payé, plus on a de retraite, et plus on peut partir tôt si on le souhaite. Au lieu de rémunérer le travail à sa juste valeur, on se décharge sur la retraite, en faisant des promesses que d’autres auront à assumer. Ce n’est pas correct. Quand vous rentrez dans une carrière, vous donner moins en promettant une bonne retraite, les médecins ont connu : en 1972 on leur a proposé de bloquer leurs honoraires en échange d’un merveilleux régime de retraite supplémentaire. Quand les premiers ont pris leur retraite, la promesse était divisée par 4, et pour l’honorer, les actifs d’aujourd’hui payent 4 fois plus cher. Rendement divisé par 16, des promesses transformées en vraie pyramide de Ponzi. Ils auraient mieux fait d’être conducteurs à la RATP, ils auraient travaillé deux fois moins et touché plus en retraite au lieu de faire 10 ans d’études.

En marge de la pénibilité, il y a aussi des métiers à risque (militaires, pompiers,…), que l’on respecte plus.  Tout d’abord ces métiers à risque sont librement choisis, ce qui n’est pas le cas dans la plupart des métiers « pénibles ». Il n’y a aucune obligation et on peut toujours faire autre chose, mais qui n’a pas rêvé un jour d’être pompier ? Pour les militaires, j’ai plusieurs amis dans la légion, ils ne rêvent que d’une chose : partir sur un front pour mettre en pratique leur passion (ce qui n’est pas du tout du goût de leurs conjointes). Des passionnés, un métier passionnant, certes à risques, mais choisis, sans contraintes.

Mais ce risque, faut-il le rémunérer en salaire ou en retraite ? Imaginez Lewis Hamilton à qui l’on dirait qu’on va le payer peu, mais qu’en échange il touchera une bonne retraite. Risible, mais n’est-ce pas quelque part ce que l’on fait ? Le soldat mort au combat n’a que faire d’une bonne retraite, un bon salaire lui aurait permis de vivre mieux avant, et s’il passe entre les gouttes de profiter d’une bonne retraite et plus tôt.

Je n’ai rien contre le fait qu’ils aient droit à plus d’égards que d’autres pour nous défendre, mais le système actuel, que l’on a décidé de faire perdurer est-il le meilleur ? Le plus jeune retraité que j’aie vu avait 32 ans (engagé à 16 ans, et toute sa carrière hors métropole, les années comptant double voire triple si conflit). Ils arrêtent tôt, et refont une carrière complète, avec seconde retraite. Or la retraite, c’est quoi ? C’est un revenu de remplacement quand on n’a plus d’activité. C’est exactement dans ce sens que Colbert a créé les premières. Qu’ils partent plus tôt, avec un revenu de remplacement, Ok, mais quid si autre activité ? Comment peut-on avoir un revenu pour cessation d’activité et avoir une activité ? La question que l’on doit se poser est peut-on travailler quand on est payé pour ne pas travailler dans les mêmes conditions que si on était pas en retraite ?

Dans le même cadre, les pilotes Air France ont obtenu de partir tôt car métier usant, stressant, les épuisant avant l’âge, mais dès qu’ils sont en retraite, c’est pour aller dans des compagnies privées. Même chose pour les pilotes de chasse.

Il n’est bien sûr pas question de les empêcher de reprendre une activité, mais est-ce que cela doit être dans les mêmes conditions que celui qui n’a pas de rémunération à côté et qui n’aura pas de double retraite. Entre tout et rien, il doit y avoir un juste milieu. Une réforme de l’ampleur de celle qu’on nous propose aurait dû être l’occasion de tout remettre à plat, quitte à poursuivre dans la voie actuelle si c’est la meilleure. Le cumul doit être autorisé, mais les conditions actuelles sont-elles les meilleures ? On doit se poser la question, cela n’a pas été fait.

Gérard Maudrux

Gérard Maudrux

13 Commentaires

  1. Merci pour ces réflexions parfois provocantes, et leur argumentation..
    En réponse et en complément, à vous et à certains commentaires, je pense que la notion de pénibilité mérite d’être prise en compte, au titre d’une certaine équité. Mais les modalités de rémunération méritent effectivement d’être revisitées, et votre proposition de la compenser financièrement en cours d’activité plutôt que par la retraite est originale et interpelle. Cette formule aurait l’intérêt de compenser une incertitude et un effet pervert de la retraite par répartition. Pour compléter votre réflexion, serait-ce par une compensation en salaire, à la charge des entreprises, comme vous le suggérez, ou bien par une subvention spécifique relevant de la solidarité nationale ?
    Le gros problème, c’est l’évaluation de cette pénibilité, qui est d’une complexité rebutante, surtout si, au-delà de chiffrages statistiques par métier et branche professionnelle, on vise l’idéal d’une évaluation individuelle, comme l’idée, je crois me rappeler, a été un temps évoquée, voire tentée en expérimentation. Le fait est qu’il n’y a pas une mais des pénibilités de natures et de gravités diverses. Certaines peuvent certes être reconnues et gratifiées par des prises en charge aiguës par la Sécurité Sociale ( arrêts de travail payés, etc…). Mais d’autres peuvent survenir plus insidieusement par accumulation tout au long d’une carrière, et n’en pas moins affecter la quantité mais aussi la qualité de vie de la retraite. Sur ce point précis l’espérance de vie est sans doute un critère nécessaire et utile, en tout cas un des plus faciles à appréhender, mais il me parait trop réducteur.
    La question du risque professionnel se rapproche de fait de celui de la pénibilité, mais je n’irais pas aussi loin que vous concernant vos remarques sur ces métiers à risque ( militaires et pompiers )..
    Quant au cumul retraite-emploi, certes la compensation de la pénibilité sous sa forme actuelle le favorise, en permettant des retraites plus précoces. Mais c’est un autre sujet, beaucoup plus général, et qui concerne quasiment toutes les professions, retraites précoces ou pas. On peut effectivement s’interroger sur son principe.

    • En ce qui concerne la rémunération de la « pénibilité », pas de prime ou autre artifice de ce type, toujours sujets à manipulations et profiteurs. Le salaire, un point c’est tout, à hauteur de la pénibilité. Maintenant je reconnais que ce n’est pas évident en pratique, et ne peut marcher que dans une situation de plein emploi, ou le salarié peut faire la fine bouche et n’accepter un métier pénible que s’il est bien rémunéré. Aujourd’hui, il n’a pas tellement le choix.
      En ce qui concerne le cumul, un exemple que je n’ai pas donné : le médecin qui gagne 80 000, veut continuer à travailler sans changement, mais liquide sa retraite. Du jour au lendemain, sans rien changer à son activité, à son mode de vie, il passe de 80 000 de revenu à 110 000, et ce aussi longtemps qu’il le souhaite. Normal ? Pas pour moi, aberrant. On choisit l’un ou l’autre, mais on ne peut être à la fois actif et non actif. De l’autre côté, le vrai retraité, qui souhaite arrondir ses fins de mois ou rendre service et travaillant un peu : il est assommé par les charges et souvent ne peut le faire, ou presque à ses frais. Normal ? Non. Le système actuel est très mauvais, favorisant ceux qui n’ont pas besoin (et surtout Bercy), pénalisant ceux qui ont besoin.

  2. Lorsque l’on parle de « pénibilité », il faut peut-être parler de celle(s) induite(s) par notre métier …
    Après s’être démené pour passer le barrage du concours d’entrée, 10 années d’études au minimum, avec beaucoup de stress de tous ordres, récompensées par de très maigres « trimestres de cotisant » (externat, internat), avec un « boulot de corvéable à merçi » qui nous permettra alors de nous retrouver à la Trentaine avec un énorme déficit à rétablir …
    Pour certain(e)s, ensuite, nous évoluerons très souvent en milieu hostile, H24, 365 jours sur 365 (gardes, astreintes, etc), comme ces autres soldats cités (qu’ils soient du feu ou militaires), car n’oublions pas que notre combat est de nous battre contre ce qui peut arriver à autrui …
    Comme dans les autres corporations, certain(e)s exercices ou spécialités sont plus exposé(e)s que d’autres, tant au niveau du risque physique, psychologique, voire d’épuisement professionnel, même si nous sommes éventuellement armés pour faire face à cela et que nous avons choisi cette forme de métier … Nous ne sommes pas des sur-hommes ou des sur-femmes…
    La reconnaissance de la pénibilité de notre métier me semble essentielle « au débat » …
    Par exemple, notre Caisse de Retraite renfloue régulièrement celle des notaires (« Étude de transmission familiale ») et des avocats (souvent spécialisés dans le droit des affaires) …
    Ne sommes-nous pas un peu les « dindons de la farce » … ?

    • Pas de problème pour la pénibilité, mais pour ce qui est des notaires et avocats, informations totalement fausses.

  3. Encore une faille de la démocratie des technocrates une république de privilèges et en plus ils osent faire grève il faut se réveiller!!!

  4. Les élus n’ont absolument aucune idée de ce que peut être la pénibilité dans le cas des aides soignants. Savent ils seulement ce que fait un aide soignant? Ces élus qui, pour la plupart n’ont jamais travaillé après les concours, ont fait une découverte fondamentale : le travail, n’importe quel travail, est pénible. Sinon ce n’est pas un travail, c’est une simple occupation. Mettre sur la table le problème de la pénibilité de certaines professions serait prendre le risque de dévoiler la facilité de certains métiers par rapport à d’autres. Très ennuyeux sur le plan électoral. Une petite remarque pour les pilotes de chasse : piloter un Boeing n’a rien à voir avec le pilotage d’un avion de chasse et il est normal que ceux ci partent tôt car les conditions de vol sont extrêmes et, à partir d’un certain âge, ils ne peuvent plus les supporter. Ce qu’ils font ensuite est une autre histoire.

  5. Gérard bonjour, comme d’habitude tu abordes le problème par le bon sens populaire plutôt que du coté technorate et corporatiste de l’administration ou des services publics .Nous connaissons tous l’exemple de la promotion de la dernière année de travail avant la retraite ., quand à la pénibilité elles est couverte par les prises en charge des arrêts maladie et de la cotisation reraite ( Burn out , psychopathes , accidents du travail etc.. ), par une couverture d’avantages sociaux ( congés longue maladie avec intégrité du salaire ( des congés de longue maladie d’une durée maximale de trois ans dans les cas où il est constaté que la maladie met l’intéressé dans l’impossibilité d’exercer ses fonctions, rend nécessaire un traitement et des soins prolongés et présente un caractère invalidant et de gravité confirmée)..Cela à mon avis compense la pénibilité des régimes spéciaux et apparentés …Voila pourquoi il faut tout mettre dans la balance des débats sur la pénibilité ..avantages : beaucoup ,; inconvénients : peu

  6. Le grand problème c’est la retraite par répartition ….
    C’est comme la sécu qui a le monopole de l’assurance santé

  7. Merci de vos pertinents commentaires
    Quel dommage Que ne vous ne soyez pas à nos côtés lors des pseudos négociations
    Est ce vrai que mr Delevoye perçoit 11000 euros de retraite
    Et il cumule
    Si c est vraie ce monsieur n est pas en mesure de mener une aussi injuste réforme

  8. Merci pour tout vos billets, ne serait-il possible de les faire passer dans la presse nationale: le canard ?
    Pour le billet du jour, pour connaître la pénibilité d’un travail, il me semble que l’âge median du décès serait le meilleur critère.

    • Ils ont tout (presse), mais sur ce sujet, ils ne veulent fâcher personne, alors on laisse faire, et cela s’amplifie.

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